2021-08-17

Xajoj Tun. Le Rabinal Achi D'Ondinnok. Réflexions, entretiens, analyses.

Lancement du livre Xajoj Tun. Le Rabinal Achi d’Ondinnok. Réflexions, entretiens, analyses.

Texte de Jean-François Côté lu lors du lancement

 

Le théâtre comme art vivant est éphémère. Et pourtant sa pérennité est assurée par sa très longue tradition, de même que par d’autres relais : c’est la raison de ce livre que de permettre de (re)donner vie sous une autre forme à un événement éphémère.

 

Nous voulions en préparant le projet de ce livre assurer la mémoire d’une production théâtrale d’Ondinnok, qui a plongé en 2010 au plus profond de la tradition théâtrale des Amériques en présentant sa version du Rabinal Achi, pièce tirée du répertoire de la période maya postclassique, et seule œuvre du théâtre autochtone précolombien à nous être parvenue. C’est ainsi que le Xajoj Tun Rabinal Achi nous est arrivé en premier lieu.

 

Quand Ondinnok a saisi la scène théâtrale montréalaise à l’Ex-Centris en juin 2010, les cofondateurs de la compagnie Yves Sioui Durand et Catherine Joncas ont produit un événement culturel et historique inouï ; en transposant ici un moment de la tradition théâtrale maya, dans une forme résolument contemporaine portée par son expression absolument originale, Ondinnok a réalisé une œuvre transculturelle et transhistorique. C’est ce que nous voulions rappeler à nos mémoires pour pérenniser cet événement unique en son genre.

 

En nous faisant partager leur expérience personnelle tout aussi unique, Yves et Catherine ont accepté de nous faire entrer, ma collègue Julie Burelle et moi-même, dans un univers de création que vous pourrez retrouver dans les entrevues que contient le livre – avec entre autres aussi les comédiens Marco Collin et Leticia Vera. Vous trouverez également des réflexions originales et des témoignages, dont celui de José Manuel Coloch, dépositaire guatémaltèque du Rabinal Achi, ainsi que des analyses que l’on peut tirer de cette expérience. De très belles photographies accompagnent également le livre, en illustrant différentes facettes de cette aventure extraordinaire.

 

En soulignant à l’instant le caractère transculturel et transhistorique du Xajoj Tun Rabinal Achi d’Ondinnok, je voulais également marquer un aspect de la signification que porte pour nous aujourd’hui cette création, pour l’expression autochtone en particulier au sein des Amériques. La pièce Xajoj Tun Rabinal Achi présentée par Ondinnok met en scène un épisode de rébellion au sein de l’empire maya ; le Rabinal Achi, l’Homme de Rabinal, le protagoniste principal, confronte sont antagoniste Kaweq, dans un procès dont l’issue est inéluctable : Kaweq va mourir et il le sait, et il marche vers ce destin dans de très beaux mots et de très beaux gestes, dont la portée est véritablement cosmologique dans et pour l’univers maya. Cet ordre cosmologique et politique a été mis en péril par Kaweq, mais la pièce montre que cet ordre du seigneur régnant est finalement restauré et assuré dans sa propre pérennité… déjà elle-même éphémère, puisque nous sommes alors en présence de l’empire maya déclinant, tout juste avant la Conquête espagnole qui va le marginaliser définitivement au sein des Amériques. C’est là où entre en scène une autre vision, une autre scène cosmologique et politique, qui est celle d’Ondinnok – et la couverture même du livre nous en montre la portée, entre autres dans la présence du diable chrétien, travesti par l’incarnation que lui donne Yves Sioui Durand lors de la présentation de la pièce à Montréal. La remise en scène du Xajoj Tun Rabinal Achi réinscrit ainsi celui-ci au centre de la scène théâtrale contemporaine, dans la version très modernisée que lui donne Ondinnok, en puisant à toutes les ressources de l’expérimentation théâtrale.

 

C’est ce croisement, ce choc d’univers, qui produit une réalité transculturelle et transhistorique, et qui nous mène jusqu’à nous aujourd’hui. L’expression autochtone contemporaine est porteuse de ces tensions, de ces affrontements et de la création d’un nouvel ordre cosmopolitique – comme je veux le montrer dans le texte analytique qui clôt l’ouvrage. La confrontation des traditions autochtones et des traditions occidentales que l’on trouve ainsi sur la scène théâtrale est éminemment significative de notre réalité actuelle, et la synthèse qu’elle produit nous ouvre à de nouvelles perspectives, qui nous mènent vers de nouveaux horizons. L’expression autochtone, qui renouvelle dans et par la confrontation tout notre univers, est en effet aujourd’hui la condition de l’expression démocratique de nos sociétés dans les Amériques, en tant que projet d’avenir. La marginalisation dans laquelle on a longtemps relégué l’expression autochtone cède maintenant la place à une nouvelle scène d’expression, et le théâtre d’Ondinnok, dans ses 35 ans d’existence, en marque véritablement le cœur au Québec, comme à travers le reste du continent, et cela selon le témoignage même du Xajoj Tun Rabinal Achi, dans ses différentes déclinaisons, du sud au nord. Et nous devons en prendre conscience.

 

C’est ce que le livre entend apporter comme témoignage. Nous remercions les Presses de l’Université Laval (en particulier Madame Hélène Cormier, qui a assuré la production, et Monsieur Denis Dion, directeur des presses), le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada, la University of California, San Diego, et bien entendu la compagnie de théâtre Ondinnok, pour l’aide qu’ils nous ont apportée dans la production de cet ouvrage. Et nous vous souhaitons bonne lecture !